Un complot agro-industriel ?

21/04/2019 0 commentaire blooness Categories Par où commencer, Partie 1 : rappels théoriques

Nous avons vu dans les chapitres prĂ©cĂ©dents que les glucides ont trustĂ© le podium des recommandations officielles Ă©mises par les Etats-Unis, au dĂ©triment des lipides (matières grasses), sous l’impulsion d’un lobby, la Fondation internationale pour la recherche sucrière (ISRF, International Sugar Research Foundation).

Pour cela, les pouvoirs publics ont fondĂ© leurs recommandations sur l’Etude des 7 pays d’Ancel Keys, qui corrĂ©lait la consommation de matières grasses avec un fort taux de maladies cardiovasculaires.

Retrouvez ce chapitre de l’alimentation idéale pour le genre humain au format PODCAST :

De son cĂ´tĂ©, John Yudkin, ennemi jurĂ© d’Ancel Keys, accusait quant Ă  lui le sucre d’ĂŞtre Ă  l’origine des maladies Ă©mergentes de civilisation comme l’obĂ©sitĂ© ou les maladies cardiovasculaires. Mais sa thĂ©orie ne fut pas prise au sĂ©rieux Ă  l’Ă©poque.

Sauf que bien plus tard, il a Ă©tĂ© prouvĂ© que l’Etude des 7 pays Ă©tait biaisĂ©e. Ancel Keys avait volontairement choisi les populations qui corroboraient sa thèse, et Ă©cartĂ© les pays qui ne montrait pas de lien entre consommation de matières grasses et fort taux d’infarctus.

Ancel Keys n’a pas Ă©tĂ© le seul dĂ©clencheur. La Fondation internationale pour la recherche sucrière, principal lobby de l’industrie sucrière, aidĂ©e par les firmes cĂ©rĂ©alières, n’a pas lĂ©sinĂ© sur les moyens afin de faire du sucre et des glucides un Ă©lĂ©ment indispensable de l’alimentation humaine.

La meilleure dĂ©fense, c’est l’attaque. Et c’est ainsi que les dĂ©fenseurs du sucre allaient dĂ©signer un coupable tout trouvĂ© : les matières grasses.

Note : cet article constitue l’un des chapitres du Guide de l’alimentation Blooness, un guide destinĂ© Ă  rĂ©unir les ingrĂ©dients de l’alimentation idĂ©ale pour le genre humain.

La chasse aux lipides est ouverte

En 1967, trois chercheurs d’Harvard, Robert McGandy, David Mark Hegsted et Frederick Stare, publièrent cet article dans le cĂ©lèbre journal New England Journal of Medecine (NEJM), qui incriminait les acides gras dans la survenue d’évĂ©nements cardiovasculaires. Selon eux, l’unique moyen de prĂ©venir les maladies cardiovasculaires Ă©tait de rĂ©duire la consommation de cholestĂ©rol et de graisses saturĂ©es.

David Mark Hegsted

Seul bĂ©mol, il a Ă©tĂ© prouvĂ© beaucoup plus tard que l’ISRF, la fameuse Fondation internationale pour la recherche sucrière, avait payĂ© ces scientifiques environ 6500$ (soit 48 900$ en 2016 avec l’inflation) pour rĂ©diger ces conclusions.

Or, David Mark Hegsted devint par la suite directeur de l’USDA, le DĂ©partement de l’Agriculture des États-Unis, oĂą il a participĂ© en 1977 Ă  la rĂ©daction de ce qui allait devenir les directives nutritionnelles du gouvernement fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain.

 

Le livre blanc de l’industrie du sucre

Le lobby du sucre Ă©dita en 1975 un livre blanc, intitulĂ© « Le rĂ´le du sucre dans l’alimentation moderne ». L’objectif de ce document Ă©tait de contrer ce que John Tatem Jr – le prĂ©sident de l’ISRF – appelait « les ennemis du sucre ».

Pour populariser leurs thèses, les lobbyistes envoyèrent en ligne de front mĂ©diatique Frederick Stare, l’un des trois chercheurs corrompus qui incriminaient les acides gras dans la survenance de maladies cardiovasculaires. Les comptes-rendus de l’association du sucre rapportent ainsi que Stare Ă©tait chargĂ© de promouvoir le sucre dans des Ă©missions de tĂ©lĂ©vision et dans plus de 200 stations de radios.

Le livre blanc fĂ»t d’ailleurs adoubĂ© par la FDA (Food and Drug Administration), l’administration amĂ©ricaine des denrĂ©es alimentaires et des mĂ©dicaments, dont le prĂ©sident, George Irving, n’Ă©tait autre qu’un ex-membre du conseil consultatif de l’industrie sucrière.

Et mĂŞme si les conflits d’intĂ©rĂŞt de Stare furent rĂ©vĂ©lĂ©s dans un rapport rĂ©digĂ© par le Centre pour la Science datant de 1976, intitulĂ© « Professeurs pris la main dans le sac », il Ă©tait trop tard pour faire marche arrière, le rouleau compresseur mĂ©diatique Ă©tait lancĂ©, et le gras devenait l’ennemi public numĂ©ro 1.

 

Le sucre reconnu comme « sans danger »

L’administration Nixon demanda Ă  la FDA (Food and Drug Administration) d’analyser si le sucre Ă©tait sans danger. Pour cela, on fit appel Ă  la FĂ©dĂ©ration des sociĂ©tĂ©s amĂ©ricaines de biologie expĂ©rimentale, constituĂ© de onze membres. Or, la mission Ă©tait dirigĂ©e par notre fameux George Irving, qui avait occupĂ© pendant deux ans la direction scientifique de la Fondation Internationale pour la recherche sucrière (ISRF).

Dr. George W. Irving lors de la Sugar Research Foundation Scientific Advisory Board, Juillet 1967.

Des documents internes montrent par ailleurs qu’un autre membre du comitĂ©, Samuel Fomon, avait reçu des financements de l’industrie du sucre au cours des trois annĂ©es prĂ©cĂ©dentes.

Outre ces conflits d’intĂ©rĂŞt, le comitĂ© se basa principalement sur le livre blanc de l’association controversĂ©e, ainsi que sur d’autres travaux des mĂŞmes auteurs.

Dans le chapitre consacrĂ© aux maladies cardiaques, 11 Ă©tudes sur 14 prĂ©sentaient un conflit d’intĂ©rĂŞt liĂ© Ă  l’industrie du sucre. Cinq Ă©tudes avaient Ă©tĂ© rĂ©digĂ©es par Francisco Grande, un proche de Keys, et trois Ă©taient signĂ©es Edward Bierman, le scientifique anti-gras.

En janvier 1967, le comité rendit ses conclusions :

  • Le sucre ne contribue pas un risque pour le grand public
  • Le lien avec le diabète s’avĂ©rait indirect
  • Le lien avec avec les maladies cardiovasculaires Ă©taient plus qu’incertains
  • En revanche, il Ă©tait admis que le sucre contribuait probablement au dĂ©veloppement de caries dentaires

Mais qu’Ă  cela ne tienne.

En ce qui concerne la survenance des caries, le lobby de l’industrie du sucre a Ă©galement influencĂ© l’Institut National de Recherche Dentaire pour qu’ils travaillent sur le traitement des caries plutĂ´t que sur les mesures pour rĂ©duire l’utilisation du saccharose.

Les conclusions de ce rapport furent mĂ©diatisĂ©es et Tatem, prĂ©sident de l’ISRF promit de les « diffuser aux quatre coins du pays », tandis que l’USDA, le DĂ©partement de l’Agriculture des États-Unis, publia ses recommandations nutritionnelles officielles, en s’appuyant sur une analyse rĂ©digĂ©e par Bierman, proche d’Ancel Keys. Elles prĂ©conisaient tout de mĂŞme d’Ă©viter l’excès de sucre, sans apporter de dĂ©tails supplĂ©mentaires.

Les consĂ©quences de ces recommandations en faveur des sucres, et en dĂ©faveur des lipides, eurent des consĂ©quences nĂ©fastes sur la santĂ© de plusieurs gĂ©nĂ©rations d’occidentaux, selon certains scientifiques.

 

En effet, à partir des années 80, les Américains ont réduit la part des graisses dans leur alimentation, et se sont mis à consommer des glucides à la place. Du sucre, des céréales, du pain, et surtout des pommes de terre. Beaucoup de pommes de terre. Les glucides constituent ainsi plus de 50% des apports à partir des années 2000.

Quand on compare la courbe de l’obĂ©sitĂ© aux Etats-Unis, Ă  celle de la consommation de glucide, on remarque une corrĂ©lation flagrante. Y a-t-il un lien de cause Ă  effet ? Le fait de manger trop de sucre, et plus gĂ©nĂ©ralement trop de glucides, revient-il Ă  faire du gras ? C’est la question Ă  laquelle nous allons rĂ©pondre dans la suite de ce guide.

Mais avant d’attaquer les problĂ©matiques d’ordre scientifique, qu’est devenue l’industrie du sucre aujourd’hui ? Y a-t-il encore un lobby qui agit contre l’intĂ©rĂŞt sanitaire des populations ?

 

Le lobby du sucre aujourd’hui

Les auteurs des recommandations officielles de 2010 de l’USDA (le DĂ©partement de l’Agriculture des États-Unis), citent deux notes montrant que les sodas sucrĂ©s ne sont pas cause d’obĂ©sitĂ© chez l’homme.

La première Ă©tait rĂ©digĂ©e par Sigrid Gibson, une consultante en nutrition qui compte parmi ses clients le Sugar Bureau, l’Ă©quivalent britannique de la Sugar Association, et la World Sugar Research Organization, qui n’est autre que l’ex-ISRF. La seconde note Ă©tait signĂ©e Carrie Ruxton, qui avait dirigĂ© le pĂ´le recherche du Sugar Bureau de 1995 Ă  2000.

Or, le Sugar Bureau est une organisation britannique financĂ©e par l’industrie du sucre, crĂ©Ă©e en 1964 pour amĂ©liorer «la connaissance et la comprĂ©hension des contributions du sucre et d’autres glucides Ă  une alimentation saine et Ă©quilibrĂ©e».

En 2003, l’OMS tenta d’Ă©mettre une nouvelle recommandation, selon laquelle les sucres ajoutĂ©s ne devraient pas reprĂ©senter plus de 10% des calories absorbĂ©es, soit 40% de moins que les estimations d’un AmĂ©ricain moyen.

Le prĂ©sident alors en poste de l’Association du sucre, Andrew Briscoe, depuis reconverti en vice-prĂ©sident d’une sociĂ©tĂ© d’immobilier, Ă©crivit au directeur de l’OMS pour l’avertir qu’il « inciterait le Congrès amĂ©ricain Ă  remettre en cause le financement futur » de l’OMS.

Andrew Briscoe

Les sĂ©nateurs Larry Craig et John Breaux, coprĂ©sidents du comitĂ© du SĂ©nat sur les Ă©dulcorants, Ă©crivirent au secrĂ©taire d’Etat Ă  la santĂ© Tommy Thompson afin d’empĂŞcher que le rapport de l’OMS ne devienne la position officielle de l’organisation internationale.

Ce rapport de l’OMS n’eut effectivement aucune influence sur les recommandations alimentaires de 2004.

Chapitre suivant : le retour en grâce du gras.

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